| Comment
dire ces paysages, cette montagne sacrée, comment suggérer ce monde où
tout semble se passer en - deçà ou au - delà du langage ? Ces cascades
de verdure, ces cirques striés de coulures végétales, cette profusion
moussue de galbes, de gorges et d'ombres, ont au premier regard l'enchantement
des légendes. Derrière les apparences, un génie du fantastique habite
cette nature primitive. La lumière qui sourd de ce grand polyptyque est
celle du monde premier : cette œuvre de Bernard Bouin qui parle de feuillages,
de plantes carnivores, d'espèces rares, d'ascensions sans fin - où sont
passés les cimes et les sommets ? - et de maëlstroms vertigineux, de croissances
débridées et de moiteurs odorantes, de lumières et d'ombres, qui ploie
et déploie des espaces, qui plie et qui tord des espèces, est d'abord
une genèse, un jardin d'avant la chute. L'œil qui se confronte à ce monde
exubérant peuplé d'arbres séculaires, lianes, lichens, humus, a vite la
sensation de franchir un seuil. Au- delà du rideau végétal, dans la trouée,
commence la magie. C'est le plaisir retrouvé du " Voyage au centre de
la terre ", teinté d'appréhension, quand le lecteur atteint le lac intérieur
sur les bords duquel poussent les séquoias, les fougères primitives, les
graminées géantes d'un monde originel. Le paradoxe de cette forêt : vierge
d'avoir été épuisée par le jaillissement d'une sève débridée. Tout est
là : de notre angoisse originelle à notre destin inéluctable. Genèse et
apocalypse. Emergence du Chaos et décadence des civilisations se délitant
dans leur propre pourriture. Création et funérailles baroques. Souffle
des origines et haleine putride de la mort . Notre humaine condition en
quelque sorte, alors qu'aucune présence humaine n'apparaît sur cette grande
toile qui est pourtant la vie même. |